Paroles de chercheur – Claire DUFOUR, Université d’Harvard (Museum of Comparative Zoology)

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Claire DUFOUR, Former Fyssen 2015-2016

Chaque jour, nous prenons un peu plus conscience de l’impact de l’activité humaine sur la biodiversité. Mais pouvons-nous réellement prévoir l’ampleur de ses conséquences ?

Comment des espèces -nouvellement en contact- évoluent en réponse aux compétitions que leurs interactions induisent ? 

Quels sont les traits soumis à de telles pressions évolutives ?

L’évolution de ces traits peut-elle être aussi rapide qu’observable à notre échelle ?

Ces questions d’évolution sont au centre de ma recherche depuis plusieurs années dans laquelle j’intègre des aspects d’écologie comportementale, d’écologie des populations, de morphométrie, de physiologie et de génétique au travers des approches combinées de terrain et de laboratoire.

Après mon Master (sur les mécanismes décisionnels chez les guêpes parasitoïdes à l’Université de Rennes) et ma thèse (à l’Université de Montpellier sur l’écologie de la divergence et coexistence entre deux espèces de souries striées en Afrique du Sud), j’ai eu l’immense opportunité d’obtenir une bourse de recherche post-doctorale de la Fondation Fyssen afin de mener mon projet de recherche à l’Université d’Harvard (Museum of Comparative Zoology). J’ai donc intégré en Janvier 2016 l’équipe du Professeur Jonathan Losos (l’un des pionniers dans les domaines de l’écologie comportementale et dans l’étude des mécanismes de coexistence), équipe dans laquelle de multiples disciplines sont mises en œuvre afin de mieux comprendre les processus d’évolution des espèces. Ce postdoc, d’une durée de deux ans, est la continuité logique de ma recherche et porte sur les mécanismes de coexistence entre deux espèces de lézards du genre Anolissur la petite île de la Dominique (Caraïbes).

Étudier les réponses des espèces à la compétition interspécifique est la clef pour comprendre les processus générant et maintenant la biodiversité. Ainsi, l’invasion d’une espèce dans l’air de répartition d’une autre espèce -native et proche phylogénétiquement- est une chance inestimable de comprendre et d’observer en direct les mécanismes de coexistence mis en place. Cependant, alors que les processus par lesquels les populations répondent à la compétition ont longtemps été étudiés, les causes liées aux compétitions écologiques et reproductives n’ ont que très rarement été abordées simultanément. L’une des raisons à cela est qu’il est rare d’observer l’évolution en marche des barrières écologiques et reproductives simultanément, directement dans la nature, tout en pouvant dater la première interaction entre les deux espèces protagonistes.

J’ai donc cherché le système spécifique réunissant potentiellement tous ces critères d’étude sur le terrain, et il s’avère que l’invasion d’Anolis cristatellus dans l’air de répartition d’Anolis oculatus -l’espèce native- sur l’île de la Dominique est un système unique, me donnant la rare opportunité d’aborder ces questions d’évolution.c-dufour-lizard1

J’ai ainsi effectuée une première mission de terrain d’Avril à Juin 2016 avec pour objectifs de i) déterminer l’air de répartition des deux espèces, ii) trouver les populations dans des contextes d’évolution différents: où elles se trouvent en présence de l’autre espèce  (i.e., coexistence en sympatrie) ou non (i.e., allopatrie) et, iii) mesurer divers traits des deux espèces dans ces deux contextes. Ainsi, l’originalité de mon projet réside aussi en l’étude simultanée de l’évolution de traits morphologiques, écologiques, reproducteurs, physiologiques et comportementaux.

Cette première mission de terrain a été un réel succès car nous avons pu mesurer tous les traits mentionnés pour près de 800 lézards dans 22 populations au travers l’île. Ainsi, nous avons mesuré les caractéristiques de l’habitat utilisé par tous les individus ; ces derniers ont ensuite été –entre autres-, attrapés, mesurés puis relâchés au lieu exact de leur capture.  Ajouté à cela, les mâles ont été filmés lors de leur parade comportementale (pour maintenir leur territoire et/ou attirer les femelles) correspondant à des séries spécifiques de push-up (i.e., hochements du haut du corps) de d’extension de leur dewlap (fanon au niveau de la gorge, VOIR LA VIDEO).

J’ai pu ainsi découvrir que A. cirstatellus (initialement introduit par inadvertance au sud de la Dominique depuis Puerto Rico en 1998-2000) avait déjà atteint le nord de l’île où j’ai étudié des populations allopatriques et sympatriques des deux espèces dans le même type d’habitat, minimisant l’effet de l’hétérogénéité de l’environnement, et nous permettant ainsi de se focaliser sur les conséquences directes de la compétition. Nous sommes donc en présence de conditions exceptionnelles, ajoutées à l’extrême capacité d’évolution du genre Anolis, pour pouvoir tester nos hypothèses. Les résultats sont en cours d’analyses mais révèlent d’ores et déjà l’incroyable capacité d’évolution de ces lézards.

Cette bourse post-doctorale accordée par la Fondation Fyssen, a été une opportunité unique de mener à bien mon propre projet, dans la continuité directe de ma recherche et de mes intérêts scientifiques. Ainsi, la confiance que la formation m’a accordée, ajoutée à un suivi régulier de ma recherche et de ma bonne intégration dans mon nouvel environnement, sont et seront déterminants dans la poursuite de ma carrière de chercheure en évolution et écologie comportementale, branches peu souvent sollicitées outre le domaine de la recherche fondamentale.